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"C'est ma seule solution pour vivre" : le boom inquiétant de la prostitution chez les étudiantes Tunisiennes - Capital FR

"C'est ma seule solution pour vivre" : le boom inquiétant de la prostitution chez les étudiantes Tunisiennes

La prostitution en Tunisie est un sujet tabou. D’autant plus lorsqu’il s’agit de prostitution clandestine. C’est pourtant un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur surtout chez les étudiantes et les jeunes filles.

 

 

Dans un foyer universitaire du Grand Tunis, où cohabitent plus de 900 jeunes filles, certaines étudiantes doivent se débrouiller pour subvenir à leurs besoins. D’autres choisissent de se mettre à l’aise financièrement et de prendre leur indépendance face à leurs familles. Pour cela ces jeunes étudiantes se prostituent. Très peu d’études et de statistiques parlent de la prostitution des étudiantes, il est difficile de mesurer l’ampleur du phénomène. Quelques étudiantes qui travaillent dans ce milieu, ont accepté de partager leur expérience. Si la question est avant tout financière, elle implique des risques pour la santé de ces jeunes filles, qui ont des pratiques illégales. 

 

Hana*, 23 ans, habite dans un foyer universitaire. Elle partage une petite chambre de 9 m² avec une autre fille, qui étudie dans la même classe qu’elle. Le lieu est simple : deux lits séparés impeccablement rangés, un petit tapis au sol, une vieille table en bois qui fait office de bureau et un petit placard dans lequel elles mettent quelques paquets de biscuits et du café. 
« Je suis arrivée à Tunis il y a 2 ans pour mes études, la bourse universitaire atteint à peine 800dt par an, ce qui me fait moins de 100dt par mois pour l’année scolaire. Et entre les courses, le transport et le reste de mes besoins je n’arrive pas à joindre les deux bouts », dit-elle, nerveuse et visiblement pas du tout à l’aise. 
Elle poursuit, tout en jouant avec ses cheveux : « Ma mère est malade et ne peut pas travailler et mon père est un travailleur journalier et le peu d’argent qu’il gagne sert à peine à payer les factures et les courses, donc il ne m’en envoie que très rarement. L’année dernière j’ai essayé de trouver du travail mais personne ne voulait me prendre vu mon manque d’expérience, et je ne voulais pas empiéter sur mes études. » 
Elle s’arrête, lève les yeux au ciel, prend un grand souffle et continue. 
« Une fille qui habitait dans mon bloc au foyer universitaire m’avait dit qu’il y avait un moyen facile d’avoir de l’argent et des cadeaux sans que ça ne prenne beaucoup de temps. J’avais très bien compris de quoi il s’agissait, et j’ai directement refusé parce que je veux me préserver pour mon fiancé.» 

La jeune étudiante a persuadé Hana : « Elle m’a assuré qu’il n’y avait aucun risque et elle m’a présentée à un homme qui m’a dit qu’il serait l’intermédiaire entre les « clients » et moi et depuis le début de l’année scolaire je « travaille ». 
Des hommes beaucoup plus âgés qu’elle, viennent chercher Hana au foyer pour l’emmener diner, lui acheter des vêtements, parler de leurs problèmes et, parfois, elle va chez eux avec leurs amis mais, elle l’assure: “Je ne fais rien, que Dieu m’en préserve.” 
Ces clients lui offrent parfums, maquillage ou vêtements, lui donnent parfois de l’argent liquide ou bien lui font ses courses. 

“J’envoie une petite somme à ma famille une fois de temps en temps.” Mais personne n’est au courant. “Je ne peux pas en parler à mes parents, ils croient que je travaille dans un centre d’appel la nuit. Ils ne pourront jamais accepter ce que je fais et ils ne me croiraient pas si je leur disais que je me préserve et que je ne couche pas avec ces hommes », conclue Hana avant de se lever pour aller en cours. 

Un tabou social 

Hana, ainsi que quelques autres filles, habitent au foyer universitaire et s’adonnent à ces activités considérées comme tabou. Interrogés, des responsables et membres de l’Union Générale des Étudiants de Tunisie (UGET) témoignent de la difficulté à aborder le phénomène. Khadija, membre de l’UGET explique :  

« C’est sûr qu’il y a des jeunes filles qui travaillent avec leur corps, mais aucune ne vient en parler. Elles ont peur ou bien elles ont honte, je ne sais pas. Nous sommes une communauté d’étudiants et nous voulons aider tous les jeunes dans le besoin, il faut juste qu’elles viennent en parler. »  

Le fait qu’il n’y ait aucune étude sérieuse sur le sujet et aucune vraie structure d’écoute n’étonne pas Khadija. « Ces filles restent dans l’ombre et se terrent dans leur silence, nous ne pouvons pas estimer le nombre de filles qui travaillent avec leur corps et nous ne pouvons pas aller demander et essayer d’aborder le sujet. Le tabou social et les moeurs les empêchent de demander de l’aide et de s’ouvrir sur le sujet. » 
Monia Gharbi, membre de l’Association Tunisienne de Lutte contre les Maladies Sexuellement Transmissibles et le SIDA (ATL MST SIDA) donne un éclairage sur le phénomène : « Nous avons en Tunisie un manque d’encadrement concernant ce « tabou social » beaucoup de femmes et d’étudiantes se trouvent obligées de travailler avec leur corps pour manger et pour payer leur loyer, la pression sociale fait qu’elles ne peuvent pas en parler ouvertement autour d’elles pour avoir de l’aide et être informées des risques de cette activité. L’ATL MST SIDA, le planning familial ainsi que d’autres institutions, pour la plupart assez méconnues, mettent en place tout un système d’encadrement et de réinsertion sociale pour celles qui veulent sortir de la prostitution. »  

Gardien et proxénète prennent leur part 

Au foyer, Hana et les autres jeunes filles, doivent ruser pour sortir. Le gardien du foyer universitaire est soudoyé pour ne pas prendre en compte le fait que les filles rentrent à des heures tardives, et qui dépassent le couvre feu imposé de 20h30. 
Elles témoignent aussi du fait qu’un proxénète encadre leur activité. Elles restent cependant très vague sur l’homme qui fait office d’intermédiaire entre elles et les clients et ne veulent pas citer son nom. C’est lui qui les met en contact avec les hommes et, en échange, prend un pourcentage sur ce qu’elles gagnent. 

Une pratique hors la loi 

La loi est très claire concernant la prostitution et fixe les limites de la prostitution légale. Maître Mohamed Nekhili, conseiller juridique, précise le cadre légal de la prostitution en Tunisie. « La pratique est régie, principalement, par les dispositions d’un arrêté du 30 avril 1942, des articles 231 et suivants du Code Pénal et en matière de prostitution enfantine, par l’article 25 du Code de la Protection de l’Enfant.” Le décret du 30 avril 1942, comprend 54 articles. Il définit la travailleuse du sexe comme étant:  

“Une femme qui s’offre contre rémunération ; celle qui fréquente d’autres travailleuses de sexe, des proxénètes masculins ou féminins ; celle qui provoque par gestes obscènes, qui erre sur la voie publique ; celle qui fréquente les hôtels, les boites de nuit, les débits de boisson, les salles de spectacle ; celle qui d’âge inférieur à 50 ans fait partie du personnel domestique d’une maison de prostitution”, explique l’avocat.  

Selon cette réglementation, il existe donc deux types de prostitution, la clandestine et la légale. La catégorie des travailleuses du sexe légale comprend les femmes qui sont enregistrées, volontairement ou à la demande de la police. “Elles sont recluses dans des zones réservées de la ville, desquelles elles ne peuvent sortir sans autorisation de la police. A Tunis, par exemple, cette zone se trouve dans la médina.” 
Elles peuvent travailler de manière indépendante ou dans une maison close. “Dans les deux cas leur sont imposées des mesures d’hygiène, de salubrité et de paiement des impôts. Les maisons closes sont dirigées par des proxénètes légaux, qui doivent être des femmes de plus de 35 ans et avec permission de leurs maris. » 
Quant à la prostitution illégale et non réglementée, il y a différentes peines encourues. Les jeunes étudiantes rencontrées peuvent tomber sous le coup de la loi. 

 


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